{"id":14062,"date":"2023-04-06T06:29:07","date_gmt":"2023-04-06T05:29:07","guid":{"rendered":"https:\/\/lescheminsdemusarde.fr\/?p=14062"},"modified":"2023-04-06T07:08:31","modified_gmt":"2023-04-06T06:08:31","slug":"eloge-de-la-marche-dans-un-monde-qui-va-trop-vite","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/lescheminsdemusarde.fr\/?p=14062","title":{"rendered":"\u00c9loge de la marche dans un monde qui va trop vite"},"content":{"rendered":"\n<h5 class=\"wp-block-heading has-text-color\" style=\"color:#097eb3cc\"><strong>Repris du site internet de Reporterre<\/strong> https:\/\/reporterre.net\/Eloge-de-la-marche-dans-un-monde-qui-va-trop-vite?fbclid=IwAR37N8j2-pIadv2ZixnLT4f7nK_Qga_-lfHPJOzsELNuc6PtO-Fmo-rC4Z8<\/h5>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image\"><img decoding=\"async\" src=\"https:\/\/reporterre.net\/local\/cache-vignettes\/L720xH480\/arton25725-548f5.jpg?1658244083\" alt=\"\u00c9loge de la marche dans un monde qui va trop vite\"\/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Dans cette tribune, le sociologue David Le Breton dresse l\u2019\u00e9loge de la marche, qu\u2019il qualifie d\u2019\u00ab<small>&nbsp;<\/small>acte de r\u00e9sistance civique privil\u00e9giant la lenteur, la conversation, la gratuit\u00e9<small>&nbsp;<\/small>\u00bb.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong><em>David Le Breton est sociologue, et auteur de <\/em>Marcher la vie \u2014 Un art tranquille du bonheur<em> (2020), de <\/em>Dispara\u00eetre de soi. Une tentation contemporaine<em> (2015), de <\/em>Marcher \u2014 \u00c9loge des chemins et de la lenteur<em> (2012) <a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/editions-metailie.com\" target=\"_blank\">aux \u00e9ditions M\u00e9taili\u00e9<\/a> ou encore d\u2019<\/em>En roue libre \u2014 Une anthropologie sentimentale du v\u00e9lo<em> (<a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/terreurbaine.com\/boutique\/en-roue-libre\/\" target=\"_blank\">aux \u00e9ditions Terre urbaine<\/a>, 2020).<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<!--more-->\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Les mondes contemporains confrontent en permanence \u00e0 une multitude de d\u00e9cisions et de sollicitations, dans une course sans fin. Ils ont remplac\u00e9 la raret\u00e9 des biens de consommation par la raret\u00e9 du temps. L\u2019individu est soumis \u00e0 l\u2019\u00e9crasement du temps sur le seul pr\u00e9sent puisque le monde n\u2019est plus donn\u00e9 dans la dur\u00e9e. Pluie des SMS et des mails, sollicitation sans r\u00e9pit des sonneries ou des signaux d\u2019arriv\u00e9e de messages\u2026 la tyrannie de l\u2019imm\u00e9diat et de l\u2019urgence mobilise un d\u00e9filement sans repos des activit\u00e9s \u00e0 accomplir et des r\u00e9ponses \u00e0 donner. D\u2019o\u00f9 ce sentiment de ne plus avoir de temps \u00e0 soi et de courir sans cesse apr\u00e8s une existence qui \u00e9chappe.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019acc\u00e9l\u00e9ration du changement social implique parall\u00e8lement l\u2019obsolescence des exp\u00e9riences et de la m\u00e9moire, l\u2019entr\u00e9e dans une soci\u00e9t\u00e9 amn\u00e9sique. La vitesse ne laisse plus le temps d\u2019enregistrer les \u00e9v\u00e9nements, elle produit l\u2019oubli. Elle r\u00e9duit le corps \u00e0 l\u2019immobilit\u00e9 \u00e0 travers les proth\u00e8ses innombrables qui le relaient pour rester dans le flux. Elle procure une intensit\u00e9 provisoire, mais ne laisse aucune trace, \u00e0 la diff\u00e9rence de la lenteur propice \u00e0 l\u2019appropriation des lieux ou des situations.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La marche est en ce sens une r\u00e9sistance. Les marcheurs ne sont pas press\u00e9s. Ils cheminent \u00e0 quatre ou cinq kilom\u00e8tres-heure, n\u2019h\u00e9sitent pas \u00e0 faire la sieste ou \u00e0 lanterner quand, en avion, on traverse l\u2019Atlantique en une dizaine d\u2019heures. Une journ\u00e9e de marche revient \u00e0 quinze-vingt minutes de voiture. Les marcheurs prennent leur temps et refusent que leur temps les prenne. Les heures sont \u00e0 eux, non aux imp\u00e9ratifs sociaux. Leur cheminement paisible restitue l\u2019\u00e9paisseur de la pr\u00e9sence au monde et aux autres, il est un instrument puissant de retrouvailles avec les proches pour ces moments de plus en plus mesur\u00e9s o\u00f9 l\u2019on est tout entier dans le souci de l\u2019autre tout en partageant des moments privil\u00e9gi\u00e9s.<\/strong> <strong>Les marcheurs prennent leur temps et refusent que leur temps les prenne. <em>\u00a9 P.O Chaput \/Reporterre<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Marcher, c\u2019est cesser de perdre pied ou de faire des faux pas, c\u2019est se retrouver de plain-pied dans son existence. Le chemin parcouru r\u00e9tablit un centre de gravit\u00e9 qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9fait au fil du temps, ou bien il le renforce en procurant des moments de pl\u00e9nitude. Dans un autre temps, Thoreau \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 dans <em><a rel=\"noreferrer noopener\" href=\"https:\/\/www.gallimard.fr\/Catalogue\/GALLIMARD\/L-Imaginaire\/Walden-ou-La-vie-dans-les-bois#\" target=\"_blank\">Walden, ou la vie dans les bois<\/a><\/em> (1854)&nbsp;: <em>\u00ab<small>&nbsp;<\/small>Je gagnais les bois parce que je voulais vivre suivant m\u00fbre r\u00e9flexion, n\u2019affronter que les actes essentiels de la vie [\u2026], vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez r\u00e9solument, assez en spartiate pour mettre en d\u00e9route tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas la vie.<small>&nbsp;<\/small>\u00bb<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-medium-font-size wp-block-paragraph\"><strong>La marche remet en ordre le chaos int\u00e9rieur<\/strong><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Une marche, m\u00eame de quelques heures, instaure une distance propice avec le monde, une transparence \u00e0 l\u2019instant, elle plonge dans une forme active de m\u00e9ditation, de contemplation. Elle donne sa pleine mesure \u00e0 l\u2019int\u00e9riorit\u00e9. D\u00e9tour pour rassembler les fragments \u00e9pars de soi, elle remet en ordre le chaos int\u00e9rieur, elle n\u2019\u00e9limine pas la source de la tension, mais change le regard sur elle.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>L\u2019esprit bat alors la campagne en toute libert\u00e9, car la marche est aussi un cheminement entre pens\u00e9e et m\u00e9moire, sans h\u00e2te, sans crainte d\u2019\u00eatre interrompu par un emploi du temps exigeant ou une sonnerie intempestive. Pour m\u00e9moire, le Bouddha, le Christ, Mahomet sont d\u2019abord des hommes \u00e0 pied, livr\u00e9s \u00e0 leur seul corps, et leur parole se r\u00e9pand au rythme de leurs d\u00e9ambulations et de leurs rencontres avec les autres.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1200\" height=\"800\" src=\"https:\/\/reporterre.net\/IMG\/jpg\/lisa_2.jpg\" alt=\"\"> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>La marche est un cheminement entre pens\u00e9e et m\u00e9moire, sans crainte d\u2019\u00eatre interrompu par un emploi du temps exigeant ou une sonnerie intempestive. <em>\u00a9 E.B \/ Reporterre<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>De surcro\u00eet, la marche est une activit\u00e9 physique sans comp\u00e9tition, tout enti\u00e8re dans la jouissance de l\u2019instant. Le marcheur red\u00e9couvre son corps au jour le jour, et nombre de maux li\u00e9s au manque d\u2019exercice physique s\u2019effacent sans qu\u2019il s\u2019en aper\u00e7oive&nbsp;: d\u00e9prime, tensions musculaires, lourdeurs digestives\u2026Tiss\u00e9e d\u2019humilit\u00e9, de patience, de lenteur, de d\u00e9tours, la marche reste dans les limites des ressources physiques sans recherche de vaines prouesses, elle s\u2019ajuste aux asp\u00e9rit\u00e9s, aux courbes ou aux difficult\u00e9s du terrain. L\u2019individu retrouve un sentiment d\u2019enracinement \u00e0 la terre. Longtemps d\u2019ailleurs, la mesure de l\u2019espace sollicitait le corps. Il n\u2019existait pas alors dans nos soci\u00e9t\u00e9s une rupture entre l\u2019humain et le monde. On parlait de pouces, de pieds, de brass\u00e9es, de coud\u00e9es, de toises. Le corps \u00e9tait encore un \u00e9cho du cosmos.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading\"><strong>Anachronique dans le monde de la vitesse, de l\u2019utilit\u00e9, du rendement<\/strong><\/h3>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Aucun combat avec les \u00e9l\u00e9ments pour y imprimer son empreinte personnelle, mais une volont\u00e9 apais\u00e9e de se perdre avec \u00e9l\u00e9gance dans le paysage sans jamais le consid\u00e9rer en adversaire \u00e0 vaincre. Une co-naissance avec un monde environnant se r\u00e9v\u00e8le au fur et \u00e0 mesure de l\u2019avanc\u00e9e. La <em>\u00ab<small>&nbsp;<\/small>biodiversit\u00e9<small>&nbsp;<\/small>\u00bb<\/em> cesse alors d\u2019\u00eatre un mot abstrait, et s\u2019associe aux odeurs d\u2019herbe coup\u00e9e, de fleurs jusqu\u2019alors inconnues, \u00e0 la contemplation des collines ou des arbres, au souffle du vent, etc. Il s\u2019agit bien d\u2019avoir les pieds sur terre au sens litt\u00e9ral et symbolique, et non plus \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de ses pompes.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le succ\u00e8s grandissant de la marche depuis une vingtaine d\u2019ann\u00e9es est une mani\u00e8re heureuse de se mettre en retrait. Qu\u2019ils marchent une journ\u00e9e sur des sentiers de campagne ou s\u2019aventurent pour de plus longues p\u00e9riodes sur les chemins de Compostelle ou de la Francigena, les marcheurs n\u2019ont plus de comptes \u00e0 rendre, ils deviennent anonymes sur les chemins, enfin disponibles \u00e0 leur existence, hors course. Ils abandonnent provisoirement leurs rep\u00e8res familiers pour se mettre en situation de d\u00e9couvertes, de r\u00e9invention de soi.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Anachronique dans le monde de la vitesse, de l\u2019utilit\u00e9, du rendement, de l\u2019efficacit\u00e9, la marche est un acte de r\u00e9sistance civique privil\u00e9giant la lenteur, la disponibilit\u00e9, la conversation, la curiosit\u00e9, l\u2019amiti\u00e9, la gratuit\u00e9, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9, autant de valeurs oppos\u00e9es aux exigences n\u00e9olib\u00e9rales qui conditionnent d\u00e9sormais nos vies. Qu\u00eate d\u2019int\u00e9riorit\u00e9, d\u2019apaisement, de convivialit\u00e9, elle est un \u00e9loge de l\u2019attention au monde.<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Repris du site internet de Reporterre https:\/\/reporterre.net\/Eloge-de-la-marche-dans-un-monde-qui-va-trop-vite?fbclid=IwAR37N8j2-pIadv2ZixnLT4f7nK_Qga_-lfHPJOzsELNuc6PtO-Fmo-rC4Z8 Dans cette tribune, le sociologue David Le Breton dresse l\u2019\u00e9loge de la marche, qu\u2019il qualifie d\u2019\u00ab&nbsp;acte de r\u00e9sistance civique privil\u00e9giant la lenteur, la conversation, la gratuit\u00e9&nbsp;\u00bb. 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