Ces cyclistes qui roulent caméra au poing

Chronique «Roues cool»

Par Romain Bouvet 10 février 2020 à 06:56 A vélo dans les rues de Paris.

Photo Stéphane Remael pour Libération

Repris du site de Libération ce lundi 10 février 2020https://www.liberation.fr/chroniques/2020/02/10/ces-cyclistes-qui-roulent-camera-au-rond-point_1777414

Vélotafeurs ou cyclistes du dimanche, ils sont de plus en plus nombreux à filmer leur déplacement et à les diffuser sur Internet. Pour partager leur quotidien, mais aussi pour dénoncer les infractions dont ils sont victimes.

Bilook le Cycliste est un pionnier en la matière. Il se revendique avant tout comme vidéaste, «depuis les années 90». Il a commencé à enregistrer ses trajets avec l’apparition des caméras sportives de type GoPro. Sa première vidéo date de 2013. Un peu plus de trois minutes de promenade sur les berges de la Seine. A la différence d’autres vidéastes, il diffuse l’intégralité de ses trajets. «Ce sont des « Daily obs » [observations quotidiennes, ndlr] sans coupe, en accéléré parfois. Je rajoute de la voix off.»

En 2014, il publie une compilation d’incivilités d’une vingtaine de minutes. «Ça a eu un succès fou en peu de temps.» Aujourd’hui la vidéo n’est plus disponible. «Ça ne reflète pas toute la réalité, je veux montrer que le vélo urbain est possible.»

S’il a abandonné la dash cam (caméra qui peut se placer sur le guidon et utilisée pour se prémunir en cas d’incident), il remercie ses collègues qui en ont fait leur spécialité. «Ça secoue le cocotier. Pour moi ce sont des résistants, ils dénoncent un phénomène socialement accepté qu’est la violence routière.»

Cam et clash

Un des porte-étendards de ce militantisme à vélo est Cinquante euros, dont les vidéos sont un condensé d’incivilités en tout genre : sas vélos occupés par des voitures ou des scooters, bandes cyclables utilisées comme place de parking, refus de priorité. Des situations qui virent parfois au clash, comme dans cette vidéo.

«Ça m’amuse, j’attends la phrase culte qu’on va me sortir pour les vidéos.» Le Rouennais a débuté les vidéos en 2014. Il s’inspire de vidéastes anglais, notamment CyclingMikey, qui n’hésite pas à aller à la confrontation avec les automobilistes, en leur bloquant le passage sur les voies cyclables par exemple. «Au début c’était un exutoire pour montrer ce qui m’arrivait, aujourd’hui je réfléchis beaucoup plus à ce que je mets dans mes vidéos. Militer c’est une chose, mais sensibiliser c’est plus important.»

Le «casse-couilles roulant» (ainsi que Cinquante euros se présente sur Facebook) espère faire réagir les forces de l’ordre. «Je reçois beaucoup de messages de personnes qui ont porté plainte suite à une infraction, mais comme il n’y a pas de dégâts matériels ni humains, la police dit qu’elle ne peut rien faire. Alors qu’il y a une preuve vidéo.» Des systèmes de rapport en ligne existent pourtant outre-Manche, notamment dans les Midlands de l’Ouest, où il est possible de transmettre directement des vidéos à la police.

Et puis filmer, c’est aussi une façon de se protéger. «Maintenant les gens s’équipent de caméras pour l’assurance.» Lui-même n’a jamais eu d’accident grave. Vélomagus, un autre vélotafeur rouennais, n’a pas eu cette chance. En décembre 2017, alors qu’il se rend au travail, il est violemment percuté par une camionnette qui prend la fuite. «Je filmais tous les jours, justement sur les conseils de Cinquante euros, pour me protéger en cas de conflits.» Sur son blog, il raconte son accident, avec ses vidéos, les passages à l’hôpital et sa reprise du vélo. «Maintenant, je ne roule plus l’hiver. Je vais continuer de filmer, mais toujours sans diffuser. Bilook, Cinquante euros et quelques autres font de très bons ambassadeurs.»

Des émules

C’est d’ailleurs en étant témoin d’un accident qu’Observations cyclistes s’est mis à filmer, en 2018. Dans ses vidéos, le ton se veut résolument calme, pédagogique. Ralentis et textes explicatifs à l’appui. «C’est de la conduite commentée, j’explique pourquoi je réagis de telle ou telle façon.» Son créneau à lui, ce sont les incivilités des deux-roues motorisés. «C’est la grande spécificité de Paris : il y a beaucoup de scooters et de motos qui occupent les sas vélos et les pistes cyclables.»

Comme Cinquante euros, il reçoit beaucoup de remerciements par message privé… et parfois des menaces. Surtout, ils font des émules. «Sur Twitter, même des anonymes se mettent à publier des vidéos quand ils sont victimes d’incidents, affirme le cycliste de Rouen. On me demande souvent quelle caméra acheter.»

Les vidéastes restent modestes. «On n’a pas initié un mouvement, affirme Observations cyclistes. Je sais que je n’arriverai pas à faire changer un gars en scooter qui ne respecte rien. Ce que je veux, c’est alerter ceux qui me regardent.» Ils sont aujourd’hui plusieurs milliers.

Romain Bouvet