David Le Breton : « La marche est phénomène de résistance »

Repris du site internet du jdd.fr http://www.lejdd.fr/societe/david-le-breton-la-marche-est-phenomene-de-resistance-3370208

PORTRAIT – Sociologue et anthtopologue, spécialiste du corps et de l’adolescence, David Le Breton défend les vertus de la randonnée comme antidote à la modernité.

David Le Breton, dans un jardin à Paris.
David Le Breton, dans un jardin à Paris. (LEWIS JOLY pour le JDD)

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Un marcheur qui trouverait systématiquement son chemin ne serait pas tout à fait crédible. « Je suis bien à votre adresse, mais il n’y a pas de bar ici, je vous assure », s’étonne David Le Breton au téléphone ce jeudi de juin. Le professeur de sociologie à l’université de Strasbourg s’est égaré à Paris, près de la gare de l’Est, et c’en est presque rassurant. Il finit par arriver, la soixantaine séduisante, habillé en tenue quasi coloniale, parfaite pour une randonnée. Dans ses yeux et sa voix, immédiate, l’humanité proverbiale de ceux qui ont beaucoup écouté les gens et les livres. Il a énormément écrit sur la marche depuis vingt ans, notamment son Marcher – Eloge des chemins et de la lenteur (Métailié, 2012). Pas la peine de le lancer bien fort pour qu’il donne ses sanctuaires : le lac de la Pierre-Percée à Saint-Dié-des-Vosges, et des petits coins dans les Cévennes, où il peut mixer évasion sur chemins déserts avec baignades dans le Gardon, même si l’eau ne dépasse pas les 15°C. Il avoue d’ailleurs, dans un sourire gourmand, avoir organisé son agenda de printemps dans le Sud pour pouvoir y vagabonder quelques jours. Oublierait-il de mentionner ses errances? Ces dernières semaines, il y a toujours un petit malin pour lancer une piqûre de rappel appuyée lors de ses conférences. Le nom du mouvement d’Emmanuel Macron est dans toutes les têtes, comme une invitation aux jeux de mots trop évidents. Il feint de s’en amuser encore, parce qu’il est bon esprit, mais un moratoire sur les vannes à base d’En marche! serait peut-être le bienvenu…

David Le Breton trouve mille vertus à la marche. Et en bon anthropologue, en donne mille définitions qui touchent à chaque envoi : « Une dérobade, un pied de nez à la modernité, une flânerie dans un monde utilitariste, une forme active de méditation qui rétablit l’homme dans le sentiment heureux de son existence. » Il est beaucoup question de temporalité, aussi : « Elle ne consiste pas à gagner du temps, mais à le perdre avec élégance. La marche est un détour pour se rassembler soi et reprendre son souffle. »

« Je suis allé jusqu’en Amazonie, je voulais m’effacer, devenir n’importe qui sauf moi »

Il a bien identifié son triomphe comme activité de loisirs depuis la fin du siècle dernier, et c’est ici qu’on touche au lien avec son métier : « La marche est phénomène de résistance, une manière de refuser les contraintes de l’urgence et du rendement du monde contemporain. Elle entre dans une logique sociologique imparable, parce qu’on n’en peut plus », affirme-t-il. Voilà qui nous ramène à son Disparaître de soi (Métailié, 2016), un ouvrage stupéfiant de densité, où chaque phrase vient marteler une vérité incontestable sur la triste évolution du quotidien de l’homme moderne. Pressé, compressé, et traqué sur son portable même dans ses temps de repos : quand la pression se fait trop forte, il faut alors trouver des évasions. Qui versent parfois dans l’autodestruction, d’où ces titres de chapitre qui évoquent davantage l’histoire de la pop psychédélique que la ­recherche sociologique : aspiration à la syncope, la défonce comme quête du coma, organiser sa ­disparition, n’être plus personne…

« Militer, c’est limiter »

Il faut retourner dans les années 1970 pour mieux cerner le sens de son travail. « Jeune homme, je me sentais extrêmement mal, j’ai, moi aussi, voulu disparaître », dit-il en rappelant avec pudeur ses dérapages : des jeux avec la mort, des ruminations, ou partir en stop à 16 ans pour traverser les pays de l’Est et la Turquie. Pas assez extrême pour lui, cependant, et il lui faudra filer jusqu’au Brésil pour se perdre davantage. Là-bas, vite conscient de son romantisme, il renonce à sa première idée de lutter contre la dictature militaire. Et enchaîne avec le tour du pays à pied comme autre forme de fuite : « Je suis allé jusqu’en Amazonie, je voulais m’effacer, devenir n’importe qui sauf moi. Jusqu’à ce que j’ouvre les yeux sur le bastingage d’un caboteur, au milieu du fleuve. Je réalisais mon rêve d’enfant, mais je me demandais ce que je foutais là. C’est là que j’ai alors décidé de vivre. »

Des tourments inimaginables pour celui qui fait face à son apaisement d’aujourd’hui. Un doctorat et quarante ans de travaux plus tard, il aime désormais à se définir comme un « illimitant ». Militant n’aurait pas suffi? « Non, parce que militer, c’est limiter », lâche-t-il dans une subtile anagramme. Son observation du monde l’a ramené à sa propre histoire : outre les crises de parentalité et de transmission, il voit surtout le mal de vivre adolescent comme fléau contemporain principal : « Un jeune sur cinq est en grande détresse en Occident, je n’invente rien, ce sont les chiffres de l’Inserm. C’est pour ça que le nombre de conduites à risques est de plus en plus considérable. »

« Le monde est toujours devant nous »

Au premier œil, son ouvrage et ses conclusions alarmistes pourraient avoir des allures de répulsif. Bien loin de la littérature de bien-être qui pullule dans nos librairies depuis le début de la décennie : la méditation, le yoga ou même la vie des arbres. Mais c’est en fait la même quête : il y a urgence à se retrouver, ou du moins à ne plus se perdre. « Nous avons été dépossédés de tout, même du désert. Cette phrase d’Emil Cioran me hante depuis toujours. Mais je refuse de simplement empiler les constats amers. Le monde est toujours devant nous. On peut avoir le pessimisme de l’intelligence, et l’optimisme de la volonté et du cœur », ajoute-t-il, assumant son clin d’œil au philosophe italien Antonio Gramsci.

De fait, David Le Breton suggère quelques clés pour se fabriquer des parenthèses enchantées afin d’éviter le burn-out, la dépression, « où l’individu fait le mort pour ne pas avoir à mourir ». Apprendre à disparaître de soi pour ne pas disparaître tout court. A travers la marche, donc, mais également d’autres exercices « ludiques et contrôlés de disparition ». « Le succès du jardinage est aussi lié à ça, ajoute-t-il. C’est un phénomène ­sociologique hallucinant. Planter des carottes pendant une heure est une manière saisissante de disparaître et de retrouver la concrétude du monde. » Il jurerait presque n’avoir rien inventé quand il convoque Freud et son « impossibilité de supporter le monde d’une façon ininterrompue ». Montaigne, aussi : « Il faut se réserver une arrière-boutique toute nôtre, en laquelle nous établissons notre vraie liberté et principale retraite et solitude. » La marche, le jardinage ou autres simplicités : on pourrait même y voir une relecture du mythique Courage fuyons, d’Yves Robert. Alors courage : marchons.

Par Philippe Chassepot

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