Mon vélo, ma liberté !

Repris du site internet carfree.fr
Petit déjeuner avalé, c’est plus fort que moi. Il faut que je décarre. J’enfourche mon vélo et file vers le chemin de halage qui borde la Vilaine de Rennes à Redon. Je ne sais pas encore jusqu’où je vais aller. Deux ou trois heures à rouler minimum.
On quitte l’urbain quand les personnes croisées vous disent bonjour. En ville, l’anonymat est l’habituel. On se croise sans croiser le regard, la tête souvent vissée dans des écouteurs. Trop de monde lasse, la rareté aiguillonne le sens social. Le mouvement de la ville absorbe le passant, le dénuement de la campagne fait d’une rencontre un moment rare.

Je passe peu à peu de la planète de l’agite à celle de la médite : des pêcheurs et des marcheurs tout à leurs pensées le long du serpent d’eau. Et pas que des vieux. Beaucoup de jeunes asticotent la carpe.
Étonnants les pouvoirs d’une rivière ! L’eau justifie ma promenade à vélo au fil de ses méandres. L’eau justifie la construction de maisons toutes baies tournées vers le miroir. Un miroir magique. Une rivière transforme un coucher de soleil en féerie de lumières. Elle convoque la brume les soirs d’automne et les matins d’été. Une rivière se fige d’effroi les froids d’hiver. Elle bouillonne d’idylles d’insectes, de poissons, d’oiseaux et de rongeurs.
Un très bon chemin correct et sans danger
Première pause au bout d’une heure. Assis sur un banc près de mon biclou, je parcours le carnet de notes qui m’accompagne quotidiennement. Je relis ces vers de Marie Noëlle consignés il y a plusieurs mois. Ils me donnent la clef de ma virée à deux roues :

« C’est un très bon chemin correct et sans danger,
Quand on y trouve de quoi manger.
Et les moutons – l’air de moudre une patenôtre –
S’en vont par-là broutant dans les pas l’un de l’autre.
Moi, la chèvre, je suis le surplus du troupeau
Et je m’ennuie avec ces gens de tout repos
Qui font tout bonnement tous la même chose.
Je m’ennuie à mourir sur ce chemin morose.
Je n’aime pas – j’en ai le cerveau courbatu –
Marcher en foule ainsi sur un terrain battu ;
Je n’aime pas brouter l’herbe déjà tondue,
Ce petit foin sans goût, sans fleur inattendue…
Aussi, dès que le Pâtre en son grand manteau bleu
Rempli de vent cherche l’espace et rêve un peu,
Je m’échappe, je cours à travers la campagne,
Je bondis pour trouver quelque peu de montagne,
Je grimpe à des talus très hauts de chemins creux.
On est très bien tout seul, sans moutons, très loin d’eux
Qui semblent tout au fond du val des pierres grises.
Les thyms inviolés ont des saveurs exquises… »
(1)
Ouvrir mon cœur perclus d’habitudes et de pensées toutes faites ; lui redonner un peu de palpitant. ! Voilà le sens de ma quête à deux roues.
Cette lecture me galvanise. Je décide de poursuivre jusqu’à Redon où je prendrai un train régional pour rentrer à Rennes avec ma petite reine.
Le palpitant est au rendez-vous
Le palpitant est au rendez-vous. Je rencontre une retraitée qui trace la voie dans le sens Redon Rennes. Nous partageons nos pique-niques et nos histoires. La discussion n’est pas superficielle : deux cyclistes qui se croisent en terre inconnue balaient vite les banalités et livrent le sel de leur vie. Je goûte aussi à la beauté des paysages : un chêne isolé au milieu d’une grande parcelle, un château en surplomb avec son air italien. Je saisis enfin des petits pans d’histoire. Une voie romaine au bord du halage ou encore cette plaque rappelant qu’ici une jeune fille est morte en 1948. Elle avait 23 ans ; je lui fais secrètement la supplique de protéger toutes ces vies qui pédalent sur la berge.
L’arrivée sur Redon est singulière. Le clocher de la basilique surgit au loin au-dessus des arbres. On se demande quand on va l’atteindre car la campagne n’en finit pas comme si les baliveaux avalaient la ville. Et puis tout à tout, je tombe dans les rues de Redon, son asphalte et son agitation. Cela ne prévient pas. J’aurais dû prendre le temps de la transition en m’octroyant une dernière pause près du ruban d’eau qui m’accompagne depuis des heures. Je pédale vers la gare pour prendre le billet de train qui nous ramènera à Rennes ma monture et moi.
Mon vélo, ma liberté !
Assis dans le TER, je me remémore une histoire. Au moment où des lycéens manifestent contre la réforme des retraites, une association savoyarde accueille plusieurs enfants des steppes mongoles dans le cadre d’un échange linguistique. Un journaliste demande à l’un d’eux, le jour du retour en Mongolie : « Qu’est ce qui t’a manqué le plus pendant ton séjour en France ? » Réponse de l’enfant : « Mon cheval et ma liberté ». Pendant ce temps, d’autres jeunes défilent dans les rues pour leur sécurité. (2)
Ma virée à vélo m’a fait quitter un temps mon « chemin correct et sans danger ». Je décide d’adopter ce cri du cœur du jeune cavalier des steppes : « Mon vélo, ma liberté ! »
Loïc TERTRAIS (www.guidetotusduvelo.com – illustrations Bertrand Dosseur)
(1) Marie Noëlle, Les chansons et les heures
(2) Racontée par Sylvain TESSON, Géographie de l’instant